Définitions

Dernière mise à jour de la page: 17/07/2010 23:22

Les pensées seules ne sont utiles qu’à celui qui agit en fonction de celles-ci, lorsqu’il y a un « fait » après la pensée, de la même manière que de la pratique suit la théorie.

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Tristes tropiques aux îles Andaman


Source : http://www.lemonde.fr/planete/article/2009/03/27/ethnologie-tristes-tropiques-aux-iles-andaman_1173337_3244.html#xtor=RSS-3244

Les archipels des Andaman et des Nicobar, situés à 1 200 kilomètres au sud-est du continent indien, abritent six tribus dont la survie est menacée par la politique de développement de New Delhi. A Port-Blair, la capitale administrative du territoire, des hommes quasi nus, un arc à la main, sont partout dans la ville. En statues de bronze, devant le portail de la résidence du gouverneur. En mannequins de bois, exposés dans le musée anthropologique. En poupées de plastique, dans les magasins de souvenirs. Et en chair et en os, hagards et les cheveux hirsutes, autour des débits de boissons. On les appelle, dans la rue, les "incultes", ou les "inaptes au travail".
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Sur les 472 îles et îlots, recouverts d'une végétation dense et bordés par une eau turquoise, ces six tribus ont longtemps été épargnées par les conquêtes d'explorateurs. Les Sentinelese vivent isolés sur leur île, tout comme les Shompen. D'autres ont presque disparu, victimes de deux siècles de contact avec la "civilisation". C'est le cas des grands Andamanais, aux cheveux crépus et de type "négroïde", selon la classification des anthropologues. Certaines études génétiques en font les descendants directs des premiers habitants de la Terre : leurs ancêtres seraient arrivés d'Afrique il y a plus de soixante mille ans.

ALLOCATIONS

"Il ne reste plus qu'une ou deux familles, ce qui compromet leur avenir", constate Denis Giles, rédacteur en chef du quotidien local The Andaman Chronicles. Leur population est passée de 5 000 au début du XIXe siècle à moins d'une cinquantaine aujourd'hui. Lorsque les Britanniques prirent possession des archipels, en 1848, des Grands Andamanais moururent en défendant leur territoire, ou succombèrent au choléra ou au paludisme.

Puis l'Inde, en 1947, instaura une relation de dépendance forcée, qui anéantit leur culture. L'introduction de la monnaie mit fin au système de troc. Puis, au nom de leur "préservation", ils furent déplacés, dans les années 1970, sur Strait Island, et logés dans des maisons préfabriquées. Devenus sédentaires, les Grands Andamanais ont cessé de chasser et de pêcher. Ils se nourrissent désormais de dal (lentilles), de riz ou de biscuits, importés et distribués gratuitement par les autorités. "Leur langue est à deux doigts de disparaître, depuis que les enfants de la communauté apprennent l'hindi", s'alarme le linguiste Anvita Abbi. Les autorités indiennes ont cru les protéger en leur accordant des allocations. "Certains migrants ont voulu en profiter en épousant des femmes de la tribu, avant de les abandonner", déplore Denis Giles.

Sur l'île de Little Andaman, les autorités ont voulu donner du travail à la tribu des Onge en y développant une plantation de cocotiers et en favorisant l'élevage de bétail. Mais l'initiative a été un échec. Dans le même temps, une portion de l'île accueillait des réfugiés du Bangladesh, et une partie de la forêt était exploitée, réduisant l'habitat des Onge. "Les sangliers sauvages disparaissent alors que leur chasse tient une place importante dans la culture et les rites d'initiation. Un garçon est considéré comme un homme lors qu'il parvient à capturer son premier sanglier", explique Anstice Justin, le directeur du musée anthropologique.

Comme les Grands Andamanais, les 80 Onge sont ravagés par l'alcoolisme. En décembre 2008, huit hommes sont morts en buvant de l'alcool frelaté. Bien que le remariage soit tabou, quatre veuves se sont remariées en février, sur insistance des autorités. "L'administration a pris l'habitude de décider de ce qui est bon pour les tribus sans demander leur avis. On reproduit l'attitude des Britanniques vis-à-vis de l'Inde lors de la colonisation", déplore Denis Giles.

Les Jarawa constituent la seule tribu qui puisse encore être sauvée. Hostiles à tout contact avec les étrangers, ses 300 membres ont conservé leur culture, dans une réserve située au nord de Port-Blair. "La seule fois où j'ai rencontré l'un d'eux, il a soulevé mon tee-shirt pour vérifier si j'avais un nombril et s'assurer que j'étais un être humain", se souvient Denis Giles. Les autorités ont constitué un groupe de contact chargé d'effectuer la médiation entre la tribu et l'administration. Et de la protéger des braconniers, venus de Thaïlande ou de Birmanie, qui pêchent crabes et tortues géantes, mettent en péril les ressources alimentaires et risquent d'introduire des maladies. "Malheureusement, les médiateurs, capables de communiquer avec les Jarawa dans leur langue, vivent dans des conditions déplorables, manquent de formation et sont reclus dans la forêt pour 60 euros par mois", explique Denis Giles.

Ces dernières années, plusieurs cas de viol ont été recensés. Pour protéger les Jarawa, le commissariat au plan, un organisme consultatif auprès du gouvernement indien, a donc proposé l'interdiction d'accès à leur réserve. Mais cela impliquerait de fermer la route qui traverse leur forêt. "Attention aux Jarawa", "Ne laissez monter les Jarawa dans aucun véhicule" et "Ne distribuez aucune nourriture aux Jarawa", peut-on lire sur les panneaux installés le long de cette saignée. Les passagers des bus jettent cependant par la fenêtre des aliments aux Jarawa et les agences de voyages, peu scrupuleuses, promettent aux touristes d'aller à leur rencontre.

"Cette route perturbe leurs activités de chasse et les sédentarise", s'alarme Anstice Justin. En 2004, la Cour suprême indienne a ordonné sa fermeture, après une plainte déposée par l'ONG Survival International. Cette décision n'a pas été mise en oeuvre.


Julien Bouissou, le: 28/03/2009